• Les banques et l’archipel de la cupidité

    LE CERCLE. Les banques sont, une fois de plus, prises dans une tourmente médiatique et des tourments judiciaires notamment par le biais de ce que l’on nomme l’affaire Barclays au sein de la City.

     

    Autant le dire tout de suite, les choses sont simples – pour nous – au plan du ressenti humain. Quand nous pensons au courage des pilotes de la R.A.F en 1940 opportunément vanté par Winston Churchill, nous sommes résolument anglophiles. Quand nous commençons à cerner ce qui semble s’être passé à la City depuis plusieurs mois, nous sommes pris d’une anglophobie strictement définie à une petite et puissante aire géographique, celle de l’archipel de la cupidité que ses actions parfaitement répréhensibles parcourent et délimitent.

    Archipel géographique, car toute la City ne saurait être touchée. Archipel de la cupidité, car seule l’envie d’être « greedy » peut expliquer des comportements aussi grossièrement fautifs. Rentrons donc dans l’horlogerie de la perversité de certains financiers qui portent beau, mais n’ont pas de concordance entre la qualité de leurs costumes et l’étroitesse de leurs âmes.

    Pour aller droit au but tel un footballeur espagnol : il y a eu fraude sur le Libor qui est le « London Interbank Offered Rate », c’est à dire le taux du marché monétaire à Londres. Ce qui est important – et devient la clef de la question – c’est que le Libor est une moyenne déterminée entre les taux du marché bancaire (toujours à Londres) à une certaine maturité et telle ou telle devise (Livre, Euro ou Dollar).

    Plus concrètement, les banques de la City sont consultées chaque jour par la BBA (British Banking Association) qui prend note des taux maximums que les banques acceptent de souscrire lorsqu’elles empruntent et des taux minimums que les mêmes banques sont prêtes à concéder à leurs clients. La BBA joue alors le rôle d’une sorte de chambre de compensation chère à l’économiste Léon Walras et fournit la valeur et la tendance des taux d’intérêt.

    Comme le lecteur averti l’aura pressenti voire deviné, il y a eu entente entre plusieurs grandes banques pour faire évoluer le Libor dans un sens qui leur était favorable. Trois épiciers et une supérette au coin de votre rue peuvent aussi se mettre d’accord pour un bricolage défavorable aux consommateurs. Jusque-là, rien de nouveau en économie. Sauf que dans le cas du Libor, l’archipel de la cupidité a généré une fraude de la taille d’un bloc de continent, car le Libor est le taux retenu pour des millions de transactions.

    Un chiffre : un chiffre doit être cité. Il se suffit à lui-même. Il y a un consensus de place pour considérer que le Libor sert de support à 350 000 milliards de dollars (trois cent cinquante mille milliards) de transaction. On imagine une fraude ne portant que sur 3 % des transactions viciées à hauteur de 5 % : à vos calculettes, amis de la finance dérégulée comme le Professeur Jean-Jacques Rosa et autres Alain Madelin.

    Concrètement, où en sommes-nous ?

    L’archipel de la cupidité ayant été démasqué, quelques personnes sont démises de leurs fonctions tel l’emblématique Président de la Barclays. Pendant ce temps-là, les Établissements bancaires toujours subtils négocient – derrière d’épaisses portes capitonnées – l’abandon des poursuites judiciaires moyennant le paiement d’amendes records. Le chiffre de 360 millions d’Euros est avancé pour la Barclays, de 190 millions d’Euros pour la Royal Bank of Scotland, et le chiffre est secret pour UBS, HSBC, etc.

    Il y a plusieurs années, le Conseil de la Concurrence avait, en France, infligé des amendes importantes aux cimentiers et aux lessiviers pour ententes : le seul défaut de raisonnement, c’est que le préjudice est reconstitué, recalculé et jamais déterminé de manière quasi certaine. Et si la Barclays avait réussi à engranger 3 milliards d’Euros depuis le temps que cette danse malsaine sur le Libor durait, cela veut dire qu’elle aurait à régler 12 % de son « erreur ». On voit bien qu’il y a question et la proportionnalité des amendes rapportée aux montants probables des fraudes interpelle la raison.

    De manière fort britannique et lucide, le Gouverneur de la Banque d’Angleterre s’insurge contre « la tromperie comme moyen de faire de l’argent ». L’assistante d’une banque payée 1 400 euros nets partage sûrement son point de vue et attend le futur séminaire des cadres où la question de la « fierté d’appartenance à la firme » sera traitée par un consultant assez bien rémunéré. « See what I mean ».

    Nous l’avons déjà énoncé : l’archipel de la cupidité est un foyer de grave démotivation des travailleurs, de repoussoir pour les clients et de risque pour la confiance interbancaire dont le Libor est le taux phare.
    Mais dans cette crise bancaire qui s’étire depuis 2008, il y a toujours un moment un rien pathétique : la City, connue pour son grand libéralisme, vient de demander plus de régulation et vient – par l’intermédiaire de l’Association des banques britanniques – de suggérer au Gouvernement de superviser la fixation du Libor. Au plan méso-économique, cela prouve que les firmes transnationales peuvent se jouer des régulations et fausser le thermomètre cardinal de la finance mondiale. Insoutenable.

    Au plan macro-économique, cela suppose une révision de plein de données quantifiées fondées sur des analyses Libor qui sont désormais entachées d’erreurs de conception : vaste programme pour les quantitativistes. Au plan micro-économique, si nous étions au board de Coca-Cola et que nous avions emprunté sur base Libor plus alpha, nous aurions des petites questions de confiance à poser à nos amis cupides.

    Suez, Panama, Stavisky, La garantie foncière, etc. : tous les temps ont été peuplés de scandales. En revanche, dans le contexte d’un système où c’est précisément la dynamique interbancaire qui a fait défaut en 2008 suite à la faillite de Lehman Brothers, n’était-il pas très hasardeux de tricoter avec l’authenticité du Libor même par cupidité ?

    « La valeur ou l’importance d’un homme, c’est comme pour tout autre objet, son prix, c’est-à-dire ce qu’on donnerait pour disposer de son pouvoir : aussi n’est-ce pas une grandeur absolue, mais quelque chose qui dépend du besoin et du jugement d’autrui », (Hobbes, in Léviathan).

    Les grands banquiers de Londres avaient beaucoup de pouvoir et étaient des gens enviés en valeur absolue. Les banques vont absorber ce choc et le monde a besoin d’elles ce qui rend un rien fataliste. En revanche, pour certains le jugement d’autrui cher à Hobbes va s’exercer : l’archipel de la cupidité vient de les transformer en fucacées desséchées, car loin de la marée. C’est ainsi, l’argent change de cheval quand celui-ci n’a plus le talent requis et gageons que les arrangements en cours entre les autorités et les banques vont faciliter de nouvelles brillantes carrières : puissent-elles avoir au revers de leurs vestes impeccables brodé le mot vertu.

    Pour conclure, ces récents évènements sont moins festifs que les 60 ans de règne de la Reine et interpelle les travaux de centaines de personnes : ceux chargés de l’anticipation des crises à travers l’analyse des statistiques.

    Pour ne citer que les plus grandes institutions, le FMI a lancé depuis quelques années un programme « Data link » et tend à développer un groupe qui réunit les grandes agences statistiques des principaux pays. Plus compromise par des affaires de type Barclays, la BRI (Banque des Règlements internationaux) collecte des données à partir des bilans consolidés des Établissements. On mesure ici les limites de l’approche bilancielle si les conditions d’obtention du produit net bancaire sont frauduleuses.

    Des efforts sont en cours pour ce qui a trait à l’exposition des banques aux risques-devises et aux produits dérivés simples, mais une large indétermination subsiste concernant les dettes complexes : autrement dit, les engagements hors bilan, les contrats d’échange sur le risque de défaut (CDS), les produits structurés du type obligations adossés à des emprunts (CDO), etc.

    La capacité des décideurs publics et des Régulateurs d’anticiper l’onde de choc exacte d’un point de crise (black spot) est encore très en deçà des besoins : pour schématiser, le seuil de déclenchement des alarmes incendie n’est pas véritablement à un niveau qualifiable de satisfaisant. Quant à la prévention, elle relève – en pratique – de l’illusion tant les crises successives ont montré que l’archipel de la cupidité était un animal dangereux par la toxicité des phénomènes qu’il induit.

    Dans un monde économique où il est avéré que les anticipations rationnelles et les asymétries d’information sont deux notions qui sont objectivement pertinentes, l’affaire de la Barclays et de la City nous plonge vers une zone de risques du fait de banquiers qui ne veulent jamais croire que le panneau sens interdit de nos villes peut avoir un sens en finance.

    Finalement, à ces banquiers, certainement admirateurs de la Suisse qui fête Rousseau en ce moment (pour son 300e anniversaire), on a juste envie de leur faire écrire à l’infini une des phrases de ce beau philosophe : « l’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté ; celui qu’on pourchasse est celui de la servitude ». J.J Rousseau, in Confessions.

     

    Source : http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/finance-marches/banques-assurances/221149342/banques-et-larchipel-cupidite

     

    Lire aussi : http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/finance-marches/finances/221149593/libor-ilot-pertes-ocean-profits

  • A quand le Kärcher pour la finance ?

    La banque britannique Barclays est au coeur d’un scandale financier pour avoir manipulé le taux d’intérêt Libor. Comme l’explique notre blogueur associé Laurent Pinsolle, les révélations ne font que commencer et d’autres banques mondiales pourraient se retrouver impliquées dans cette manipulation. Quelles leçons tirer de ce scandale ?

    «Banksters » (contraction de banquier et gangster), «Le cœur pourri de la finance » : The Economist n’y est pas allé de main morte pour dénoncer le scandale de la manipulation du LIBOR par la banque Barclays, qui a abouti à la démission de son patron et une amende de 450 millions de dollars.
    Le Libor (London Inter-Bank Offered Rate) est un taux d’intérêt de référence des marchés financiers, sur lequel repose la bagatelle de huit cent mille milliards de dollars de contrat, plus de 10 fois le PIB de la planète… Le Libor est un taux fixé tous les jours par la compilation du coût de financement à trois mois en dollars estimé par 16 banques. Les 4 taux les plus élevés et les 4 taux les moins élevés ne sont pas pris en compte. Le Libor est la moyenne des 8 taux médians.
    De manière intéressante, on constate que ce taux fondamental sur les marchés financiers ne reflète même pas la réalité de l’équilibre entre l’offre et la demande sur le marché, mais est seulement la moyenne d’estimations informelles fournies par quelques banques. Cette méthode pose beaucoup de problèmes car les banques sont juges et parties dans l’affaire. Communiquer un taux trop élevé (les chiffres sont publics) indique ainsi qu’une banque a des difficultés de financement.
    Ensuite, ce taux détermine également une partie des coûts et des revenus d’une banque. Du coup, en fonction de son portefeuille, une banque peut avoir intérêt à faire baisser ou faire monter le Libor. Et c’est justement là que le scandale intervient. The Economist rapporte ainsi que Barclays a été reconnue coupable de manipulation du niveau du Libor, en soumettant presque toujours le taux plus élevé. Pire, il semble qu’elle ait agi en coordination avec d’autres banques.

    A quand le Kärcher pour la finance ?

    En réailté, nous n’en sommes qu’au début des révélations sur ce scandale absolument retentissant. En effet, l’amende de Barclays (450 millions de dollars) a été réduite parce que la banque a coopéré avec les autorités ! Et The Economist évoque que les enquêtes se poursuivent  à Citigroup, Deutsche Bank, HSBC, JPMorgan Chase, RBS et UBS. Bref, le gratin mondial de la finance pourrait bien être impliqué dans cette manipulation des taux d’intérêt.
    Ce nouveau scandale nous rappelle deux choses. La première, c’est le privilège incroyable des banques dans le monde occidental, et plus particulièrement européen. En effet, les banques ont le pouvoir de créer de la monnaie presque à volonté  (permettant à la BNP de tripler son bilan de 2002 à 2008) du fait de normes prudentielles extrêmement laxistes. Mieux, leur importance systémique (trop grandes pour faire faillite) impose aux Etats de venir à leur aide, quelqu’en soit le coût.
    La seconde leçon, encore plus effrayante, c’est que nos dirigeants ne font rien ou presque pour réformer ce système financier devenu monstrueux, où les conflits d’intérêt sont légions, où les rémunérations restent encore complètement déraisonnables. Pire, les quatre années qui viennent de passer ont consacré l’irresponsabilité chronique de ce monde, qu’on ne peut pas laisser faire faillite, et qui a droit à une forme d’assurance gratuite de la part des Etats et des contribuables.
    Les raisons qui expliquent le manque d’attention des politiques sur ces sujets restent mystérieuses. Aux intérêts croisés, je crois aussi qu’il y a également trop de conformisme et un manque de compréhension. A croire, que, comme le souhaite Lordon, il faudra une explosion du système pour le réformer.
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