• Le « système bancaire de l’ombre »

    Par Pascal Roussel –  Une différence majeure entre le monde des entreprises et l’univers financier est le degré d’interdépendance qui lie les différents acteurs. Pour l’illustrer, imaginons un scénario purement hypothétique et supposons que le même jour, en Allemagne, la compagnie aérienne Lufthansa ( 120 000 employés, € 28 milliards d’actifs), le constructeur automobile BMW (100 300 employés, € 88 milliards d’actifs) et le groupe industriel ThyssenKrupp (177 350 employés, € 41 milliards d’actifs) fassent faillite. Cela signifie que le même jour, 400 000 personnes perdraient leur emploi et € 157 milliards d’actifs partiraient en fumée. Une catastrophe économique et sociale sans précédent en Allemagne avec probablement un fort impact dans les autres pays Européens et un impact nettement plus modéré dans le reste du monde.

    shadowbank

     

    En comparaison, si une banque systémique allemande (101 000 employés, € 2164 milliards d’actifs) devait faire faillite, le système financier dans chaque pays du monde serait entièrement paralysé.

    Comment, dans un pays, la faillite d’une banque systémique peut-elle avoir de telles conséquences ? A cause de ce qu’on appelle le « système bancaire de l’ombre » (shadow banking system), dont une des composantes sont les dérivés.

    Commençons par expliquer de la manière la plus simple qui soit, ce qu’est un “dérivé”. Un dérivé est un pari entre deux entités. Dans la vie de tous les jours, nous faisons des paris pour spéculer sur l’avenir : « je parie avec toi, 10 euros que telle équipe de foot va gagner le prochain match ». Mais il existe également une autre forme de pari : l’assurance. Ainsi par exemple, d’une certaine manière celui qui assure sa voiture fait un pari avec sa compagnie d’assurance. La compagnie d’assurance parie que le conducteur n’aura pas d’accident et le conducteur parie le contraire. L’assureur gagne le pari et empoche la prime du conducteur, aussi longtemps que le conducteur n’a pas d’accident.

    Dans le monde la finance, un dérivé est un pari entre deux entités, soit dans un but spéculatif, soit comme couverture (assurance). Observons que dans un pari, il y a toujours un gagnant qui doit payer et un perdant qui reçoit l’argent.

    Imaginons une banque A qui parie avec une banque B (ou un fonds) que le dollar va se renforcer dans 3 semaines face à l’euro. Les deux banques conviennent que le gagnant empochera une somme de 1 million d’euro. Mais dans l’univers des dérivés, le montant du pari est habituellement exprimé comme un pourcentage d’un montant notionnel. Ainsi les banques A et B diront, par exemple, qu’elles parient 1% du montant notionnel de € 100,000,000 (soit € 1,000,000).

    Dans cette situation, ces deux banques sont exposées à une perte de 1 million d’euro. Pour limiter ce risque, une banque peut choisir de faire le pari inverse avec une autre banque. Ainsi, par exemple, la banque A va parier 900 000 euros avec la banque C que le dollar va s’affaiblir dans 3 semaines face à l’euro. Ainsi le risque (et le gain) net de la banque A ne sera plus que de 100 000 euros.

    Supposons maintenant que 3 semaines plus tard, le dollar soit plus faible face à l’euro. La banque A perd son pari avec la banque B mais le gagne avec la banque C. Elle utilisera les 900 000 euros qu’elle va recevoir de la banque C pour les donner à la banque B et rajoutera 100 000 euros qu’elle puisera dans sa trésorerie.

    Naturellement il s’agit d’un exemple assez simple mais il illustre deux choses très importantes, dans le monde des dérivés :

    – ll faut faire la différence entre l’exposition brute (€ 1,000,000) et nette (€ 100,000).

    – L’interdépendance est considérable. Le réseau bancaire mondial forme une véritable toile d’araignée, les dérivés agissant comme une colle qui lie les banques entre elles.

    Que se passe-t-il si « l’impensable» se produit et que la banque C ne paye pas les € 900,000 à la banque A ? Celle-ci va devoir puiser dans sa trésorerie non pas € 100,000 mais dix fois plus. Comme elle ne l’a pas anticipé, elle n’a pas mis d’argent de côté et devra donc vendre des actifs en catastrophe pour éviter, elle aussi, le redoutable défaut de paiements. Or le défaut de la banque C va inquiéter le marché et la banque A va se retrouver face à un marché fortement vendeur, ce qui rendra très difficile la vente de ses actifs à bon compte. Ce simple exemple illustre le risque majeur du monde des dérivés : le risque de défaut d’une contrepartie. Dans ce cas, l’exposition brute devient l’exposition nette !

    Comment une banque se protège-t-elle contre le risque de défaut d’une autre banque ? La plupart du temps en achetant un produit dérivé « assurance défaut de paiements » (CDS) émis par une autre banque. C’est le serpent qui se mord la queue.

    Une autre méthode de protection consiste à demander un gage à la contrepartie. Reprenons l’exemple simple ci-dessus et imaginons qu’une semaine après le début du pari, le dollar commence à s’affaiblir et donc que la banque A est bien partie pour perdre son pari. La banque B peut lui demander de « mettre sur la table » un gage que la banque B pourra saisir, si le jour venu la banque A fait défaut et ne peut pas payer le montant du pari. Ce gage (souvent appelé collatéral) se présente sous la forme de cash ou de titres financiers (actions, obligations). Le montant gagé est bien souvent nettement inférieur à l’enjeu du pari.

    Quels sont les véritables montants en jeux (juin 2012) ?

    – L’ensemble des montants notionnels est de 639,000 milliards d’USD. Cela donne une idée du marché mais ne représente pas les montants en jeu (cela correspond aux 100 millions de l’exemple ci-dessus).

    – l’exposition brute est de 25,000 milliards d’USD (cela correspond au 1 million de l’exemple ci-dessus).

    -l’exposition nette est de 3700 milliards d’USD (cela correspond au 100,000 de l’exemple ci-dessus) ; Le collatéral en place pour « couvrir » cette exposition nette est de seulement 600 milliards d’USD.

    Face à ces montants et sachant que le monde des dérivés gravite autour d’une dizaine de méga-banques dans le monde, j’invite le lecteur plein de bon sens à se poser deux questions en cas de faillite d’une banque systémique :

    1) Doit-il craindre des conséquences douloureuses pour sa propre banque et son épargne?

    2) Quel Etat ou quelle institution pourrait faire quoique ce soit ?

    Source : http://www.bis.org/publ/otc_hy1211.pdf et http://www.imf.org/external/pubs/ft/sdn/2012/sdn1212.pdf

    Pascal Roussel, auteur de « Divina Insidia, le Piège Divin », chef d’unité au sein du Département des Risques Financiers de la Banque Européenne d’Investissement (BEI), le 25 février 2013.

    Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement l’opinion de la BEI ou de son management.

    Source

  • Nécessité des catastrophes financières – (11 Mars 1911)

    En spéculation, le publique, en général, n’est pas vendeur ; il ne comprend pas que l’on puisse vendre ce que l’on ne possède pas ; quand il prend une position de Bourse, il se porte acheteur. D’autre part, celui qui achète sur le marché au comptant, met ses titres en portefeuille et les y garde plus ou moins longtemps, jusqu’à ce qu’il ait réaliser le bénéfice qu’il avait en vue. Il s’en suit que les cotes de Bourse subissent surtout l’influence des acheteurs, c’est à dire qu’elles enregistrent ordinairement une hausse progressive. On objectera, que, quand il y a acheteur, il faut également qu’il y est un vendeur. Certainement, mais cette constatation n’entame pas notre raisonnement. Le vendeur au comptant presque toujours réalise à des cours plus élevé que ses cours d’achats. Il bénéficie d’une marge de hausse qu’il a attendu patiemment, mais il n’arrête pas la hausse.

    Conséquemment, sous la poussé de demandes constamment renouvelées, les cours montent jusqu’au jour où leur élévation décourage les acheteurs qui ne trouvent plus un emploi suffisamment rémunérateur de leur argent. C’est le moment critique, celui où les cotes n’enregistrent que de rares transactions, où la Bourse est au calme plat, où les professionnels aspirent vaguement à la baisse qui seule est capable de redonner de l’activité au marché, en ramenant les valeurs trop chères à des prix raisonnables et qui tenteront les acheteurs.

    Si une catastrophe ne se produit pas, ce qui est le cas le plus fréquent, on exagère la portée des nouvelles pessimistes, on tire des moindres événements extérieurs ou intérieurs des déductions alarmantes, d’instinct on fait tout ce qu’il faut pour semer la panique, car on sait que plus la baisse sera profonde, plus la reprise des affaires s’accentuera. Mais l’idéal que, dans le fond de l’âme, on redoute et on désire à la fois, c’est la catastrophe, celle qui provoquera 10, 20, 30 Francs de baisse sur toutes les valeurs de la cote…

    Au surplus, ce n’est pas seulement en finance que les catastrophes sont nécessaires, nous dirions presque souhaitables.

    L’expérience nous a appris qu’après les guerres se produit presque toujours une longue période de prospérité. Quand une grande épidémie, choléra ou peste, a décimé une forte partie de la population sur laquelle elle exerce ses ravages, ceux qui survivent voient s’améliorer leurs conditions d’existence ; et cela se comprend puisqu’ils sont beaucoup moins à se partager les choses qui rendent la vie moins dure. De même, si dans les centres populeux où s’entassent, en de misérables réduits, une trop grande quantité d’êtres humains, un mal contagieux pratique de larges vides, l’état sanitaire s’améliore aussitôt parmi ceux qui ont résisté.

    Malheureusement, les catastrophes sont aveugles, elles sévissent sur les habitants sans distinction de classe.

    Pour que leur efficacité soit portée à son maximum, il faudrait qu’elle frappe exclusivement les têtes de ligne.

    Article trouvé sur ce blog : http://deja-vu.blogue.fr/la-revue-le-succes-annees-1910-1911/

    Si quelqu’un a des infos sur cette revue , voire sais ou se procurer un exemplaire , merci de me le faire savoir !

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