• Dynamiques des salaires et des dividendes par temps de crise

    Une note du Conseil d’analyse économique (CAE), signée par Philippe Askenazy, Antoine Bozio et Cecilia Garcia-Peñalosa, et intitulée « Dynamique des salaires par temps de crise », vient d’être publiée (n° 5, avril 2013). Elle explique que, depuis la crise, les salaires réels ont eu tendance à augmenter un peu plus vite que la productivité du travail, celle-ci ayant à peu près stagné. Ce serait donc « une cause majeure de la dégradation de l’emploi ». Bigre !

     

    On se souvient qu’en 1994, alors que le chômage recommençait à s’envoler avec la dégradation économique, avait été orchestrée l’idée qu’il existait une « préférence française pour le chômage »[1]. Se pourrait-il que nous connaissions une situation analogue ?

    À l’appui de cette idée, la note du CAE montre l’évolution de la productivité du travail comparée à celle des salaires réels super-bruts (cette dernière notion englobant toutes les cotisations sociales dites salariales et employeurs, les taxes sur les salaires et les avantages non salariaux).

     

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    On voit sur le graphique que, depuis le milieu de la décennie 2000, les salaires continuent de progresser, tandis que la productivité du travail diminue malgré une courte embellie. La cause paraît donc entendue. Et la conclusion, ou plutôt les conclusions s’imposent : accorder davantage de dérogations par rapport aux accords de branches, diminuer l’insatisfaction des travailleurs pour leur faire accepter une baisse des salaires, et fiscaliser le financement de la protection sociale. La touche finale à ce programme quasi libéral sera keynésienne : un peu d’inflation arrangerait bien les choses en contournant la rigidité des salaires à la baisse.On ne va pas persifler ici trop longtemps car l’affaire ne souffre pas la plaisanterie : l’explosion du chômage menace de faire exploser la société et l’incurie gouvernementale risque de délégitimer le politique en lui-même.

    On va simplement parler de la grande absente de cette étude, de la plupart des études, mais pas de toutes, heureusement encore. On a appris le mois dernier que « les résultats du CAC 40 se sont effondrés en 2012 »[2]. Le chiffre d’affaires de ces entreprises a stagné en valeur réelle (hors inflation). Les profits ont baissé de 27,9 % pour se fixer à 52,4 milliards d’euros. Cette baisse fait suite à celle de 2011 qui était déjà de 8 %. Les profits de 2012 frisent le plancher de 44 milliards, qui avait été atteint en 2009 au plus fort de la crise.

    On remarquera d’abord que cette baisse des profits enregistrés est le résultat de l’opération consistant à déprécier comptablement les actifs des sociétés, après les avoir grossis démesurément lors de la bulle précédant la crise.[3]

    Mais le plus fort reste à venir : malgré la baisse des bénéfices, les entreprises du CAC 40 (sauf quatre d’entre elles : Accor, Arcelor, France Telecom et Vallourec) vont augmenter les dividendes versés aux actionnaires de 5 % en moyenne. Parce que qu’il faut donner un signal aux actionnaires, de peur que la baisse des cours en Bourse ne fragilise les positions face au risque d’absorption.

    Et, tout dernièrement, on a appris les vicissitudes d’Apple qui « noie les doutes du marché dans le cash »[4]. Apple a engrangé 9,5 milliards de dollars au cours du 1er trimestre 2013 en réalisant 43,6 milliards de chiffre d’affaires. C’est beaucoup mais c’est 18 % de moins que le bénéfice du 1er trimestre 2012. Que faire pour empêcher les actionnaires de partir ? Leur promettre 100 milliards en deux ans et demi, soit 45 milliards de plus que prévu. Comment ? En rachetant une grande quantité d’actions et en augmentant le dividende par action de 15 %.

     

    Alors, peut-on raisonnablement soutenir que la collectivité « préfère le chômage » en sacrifiant l’emploi au profit des salaires, c’est-à-dire en sacrifiant les chômeurs au profit des salariés en emploi ? À ce compte-là, il ne sera jamais dit que la véritable préférence est celle qui incline vers les actionnaires.

    Et des économistes comme Christian Saint-Étienne et Robin Rivaton pourront raconter aux enfants une fable : « Seule l’amélioration des marges des entreprises permet aux industriels français de consacrer des ressources nouvelles à l’investissement et, à une époque où l’Union monétaire rend les évaluations impossibles, de mener un travail de montée en gamme et de réaliser des progrès en termes de productivité hors coût. Ainsi les gouvernements auraient tout intérêt à mener une politique générale favorable à l’entreprise leur permettant de restaurer leurs marges et donc d’investir. »[5]

    Pendant que l’éditorialiste Jean-Marc Vittori soutiendra que « la France démontre le théorème de Schmidt à l’envers : la faiblesse des profits d’aujourd’hui fait la pénurie des investissements de demain qui fera le chômage d’après-demain »[6]. Désolé, le théorème de Schmidt est faux et son inverse l’est tout autant. Ce qui caractérise le capitalisme néolibéral, c’est que, en période de croissance comme en période de récession, les actionnaires sont servis en priorité, et même relativement davantage quand les bénéfices se ralentissent un peu, afin de les rassurer. Ah ! la confiance ! celle des possédants…

    Lors d’un séminaire organisé cette semaine à Bruxelles par des syndicats belges, portant sur les réformes bancaires, auquel étaient conviés politiques et syndicalistes européens et des économistes, on a entendu le représentant de l’un des syndicats ayant signé en France l’accord nationale interprofessionnel sur l’emploi (ANI) dérégulant le marché du travail s’opposer à la séparation des banques. Cela ne peut signifier qu’une adhésion implicite au maintien d’une finance dérégulée. Et cela est cohérent avec la flexibilité exigée par le Medef et que lui ont accordée certains syndicats et le gouvernement français.

    La préférence pour la dérégulation est la mère de toutes les dynamiques des dividendes et de la dégradation de l’emploi. Au lieu de voir dans la flexibilité des salaires le remède miracle pour diminuer le chômage, il vaudrait mieux se pencher sur l’évolution de la répartition primaire des revenus entre salaires et profits.

    [1] Denis Olivennes, « La préférence française pour le chômage », Le Débat, n° 82, 1994, p. 138-153.

    [2] Annie Kahn, Le Monde, 15 mars 2013, selon une étude du Cabinet d’audit et de conseil PricewaterhouseCoopers (PwC).

    [3] D’ailleurs, les analystes – qui savent compter la réalité – font le distinguo avec les résultats qu’ils appellent « opérationnels ». Par exemple, en 2012, Lagardère a vu son résultat baisser de 13,5 % et Carrefour de 2,6 %.

    [4] Sarah Belouezzane, Le Monde, 25 avril 2013.

    [5] Christian Saint-Étienne et Robin Rivaton, « La meilleure politique industrielle est de ne pas en avoir »,  Les Échos, 26 et 27 avril 2013.

    [6] Jean-Marc Vittori, « Ce qui n’a pas été essayé contre le chômage », Les Échos, 26 et 27 avril 2013.

     

     

     

    Source  : http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2013/04/27/347/

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