• Une autre crise de la dette à venir?

    La bourse de Francfort lance un contrat à terme sur les obligations françaises à dix ans : « Un outil de spéculation de masse contre la France », selon Philippe Murer, professeur vacataire à La Sorbonne, dont nous publions ici la tribune.

     

    (Bourse de Francfort - TRAPPE/CARO FOTOS/SIPA)

    (Bourse de Francfort – TRAPPE/CARO FOTOS/SIPA)

     

    Création d’un instrument de spéculation de masse sur la dette française : gare à la prochaine crise de la dette européenneL’information est parue hier dans Les Echos, la bourse de Francfort (Eurex) est en train de créer un instrument de spéculation de masse sur la dette française. Date de démarrage : le 16 Avril. Cet instrument avait disparu il y a quelques années pour cause de manque d’intérêt des investisseurs. Si la crise européenne revenait, il est clair que le succès serait au rendez-vous pour Eurex car les spéculateurs s’en donneraient à cœur joie. Que font nos politiques censés lutter contre la spéculation financière?

    En effet, Eurex va lancer un contrat sur les obligations françaises à 10 ans le 16 Avril 2012. Explications.

    Un contrat à terme sur obligation d’Etat c’est  la possibilité d’acheter à terme ou de vendre à terme (terme de 3 mois généralement) une obligation d’état, ici à 10 ans.
    Quand le contrat à terme qui vaut par exemple 100 monte à 100.7, cela fera varier le prix des obligations françaises à peu près du même pourcentage de 0.7% : si les obligations françaises à 10 ans valant 100 montaient seulement de 0.5% à 100.5 par exemple, des arbitragistes viendraient « faire » de l’argent sans risque en « arbitrant ». Ils achèteraient  les obligations Françaises à 100.5, « vendraient » des contrats à terme à 100.7. A la fin de vie du contrat à terme, ils auraient ainsi le droit de livrer les obligations à 100.7 en les ayant achetées à 100.5 : ils encaisseraient ainsi 0.2% (j’ai à peine simplifié le raisonnement des arbitragistes pour que ceci reste compréhensible pour les non financiers).
    Les arbitragistes peuvent miser des milliards s’il y a un écart de 0.1% non justifiés car ils sont sûrs de gagner de l’argent en arbitrant : c’est mathématique.  Les obligations de l’Etat français et les contrats à terme varieront donc de façon identique.

    « Acheter » 1 contrat à terme sur obligations française revient en terme de risque à parier 100.000 euros à la hausse sur les obligations françaises.
    Réciproquement, « vendre » 1 contrat à terme sur obligations française revient en terme de risque à parier 100.000 euros à la baisse sur les obligations françaises.

    AVANTAGES POUR QUI ?

    Les avantages pour les traders sont multiples:– Ils paient des frais ridicules avec ces contrats (1 à 2 euros pour 100 000 euros misés !) pour parier sur de la dette française à 10 ans.

    – Les Traders n’avancent que 3 000 euros d’argent frais pour miser sur 100 000 euros d’obligations. Ainsi leur « effet de levier » est de 33 ! Ils peuvent donc jouer gros en misant petit.

    – Ils peuvent aussi parier facilement à la baisse sur la dette française. Il suffit pour cela de « vendre » les contrats à terme ce qui est beaucoup plus difficile et coûteux sur les obligations d’Etat françaises.

    L’intérêt de la bourse de Francfort est de faire du Chiffre d’affaires : Eurex touche des commissions pour chaque nouveau produit traité. Ces commissions sont très faibles mais vu les volumes traités, cela devient tout à fait rentable pour l’opérateur. Ainsi, il se traite 700 000 contrats à terme Allemand « Bund » sur les obligations allemandes à 10 ans, chaque jour: cela représente un montant de 70 Milliards d’euros d’obligations allemandes traitées implicitement sur les contrats à terme « Bund » !

    Les avantage pour les intermédiaires financiers sont les mêmes : si on suppose que traiter un contrat leur permet de faire un chiffre d’affaire de 1 euro, cela représente un CA de 700 000 euros par jour.

    En revanche, c’est un problème pour l’Etat français en période de crise :

    – Cet instrument permet aux spéculateurs de parier très facilement à la baisse, pour des montants considérables s’ils le souhaitent

    – Cet instrument  permet aux spéculateurs de ne presque pas payer de frais pour parier : 1 à 2 euros pour parier 100 000 euros soit 0.002% de frais au maximum !

    – Cet instrument permet aux spéculateurs de jouer avec effet de levier : un spéculateur qui dispose de 1 000 000 euros d’argent liquide peut parier sur un montant de 33 000 000 d’euros de dette française!

    Les fondamentalistes de Marché diront que « cela améliore l’efficience des Marchés » et permet à l’Etat d’emprunter à des taux d’intérêts moins cher » : ceci est faux et n’a jamais été prouvé.

    Eventuellement, cela procure un léger avantage à l’Etat français quand les Marchés financiers ont confiance dans la solidité de la France. En cas de nouvelle crise et de défiance envers la France comme en Novembre 2011, la possibilité laissée aux spéculateurs de miser à la baisse, en masse et avec des coûts très faibles est un danger évident pour la dette française. La spéculation pourra ainsi se déchaîner. Au-delà des grandes déclarations de pourfendre la spéculation financière, il n’y a pas de pilote dans l’avion.

     

    Philippe Murer est professeur de finance vacataire à la Sorbonne et membre du www.ForumDemocratique.fr

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