• Une erreur dans une étude sur l’austérité dégomme les idées reçues

    REUTERS/Yorgos Karahalis

    La nouvelle a de quoi redonner le sourire aux Indignés. Après l’erreur de calcul du Fonds monétaire international (FMI) sur les multiplicateurs budgétaires révélée en janvier, une nouvelle polémique de nature économétrique ébranle à nouveau la crédibilité d’une institution prestigieuse.

    L’article incriminé s’intitule « Croissance en période de dette » (« Growth in a Time of Debt » .pdf), il a été publié en 2010 par deux économistes réputés de Harvard et ancien cadres du FMI, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, et, s’appuyant sur des données collectées entre 1946 et 2009, il démontre que la croissance s’est révélée sensiblement inférieure dans les pays dont la dette publique dépassait 90 % du PIB.

    Or une équipe d’économistes est récemment parvenue à répliquer cette étude, et il s’avère que leurs conclusions diffèrent largement de celles de Reinhart et Rogoff. Et pour cause, ces derniers ont fait passer à la trappe cinq pays (Australie, Autriche, Canada, Danemark et Belgique) dans leur panel, ont utilisé une méthode jugée contestable de pondération des pays entre eux et, plus original, le tableur Excel utilisé comme support de l’étude comportait une erreur de code.

    Des résultats fortement divergents

    Résultat, Reinhart et Rogoff parviennent à un taux de croissance moyen de – 0,1 % pour les pays endettés à plus de 90 %, là où les auteurs de l’étude « répliquée », leurs confrères de l’université du Massachusetts Amherst Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, parviennent à 2,2 %, avec exactement les mêmes données.

    Pour Mike Konczal, blogueur économique sur Next New Deal, si l’erreur de tableur est la plus « drôle », l’oubli des cinq pays est la plus « problématique » puisque c’est elle qui fausse en grande partie les résultats.

    L’affaire n’aurait pas de quoi défrayer la chronique si cette étude n’avait pas été utilisée à tour de bras pour justifier des programmes d’austérité, du commissaire européen Olli Rehn évoquant une « recherche sérieuse » à l’ancien secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner, pour qui c’est une « excellente étude », comme le rappelle le site collaboratif Quartz dans un petit florilège des citations sur le sujet.

    De là à réévaluer les politiques d’austérité des deux côtés de l’Atlantique comme le suggère le trio Herndon-Ash-Pollin, il n’y a qu’un pas… que le Financial Times refuse de franchir. Pour le quotidien britannique, il est « très difficile de savoir si l’étude de Reinhart et Rogoff a effectivement changé le cours de la politique économique en cours d’élaboration ou si elle était simplement utilisée comme une justification a posteriori de mesures de toute façon inévitables ».

    Dans le cas français, par exemple, l’étude est citée dans l’introduction du projet de loi de finances 2010. Le Parlement y souligne le risque pour la France de dépasser la barre des 90 % de dette, si les efforts nécessaires n’étaient pas mis en oeuvre pour réduire le déficit. Les députés s’appuient alors sur des chiffres qui, après correction, se révèlent largement surévalués.

    90 %, un seuil quasi psychologique

    Aujourd’hui encore, le seuil – devenu symbolique – des 90 % occupe toujours une place importante dans les prévisions économiques internationales. Dimanche, l’agence Reuters a révélé que les membres du G20 devaient étudier cette semaine à Washington une proposition visant à ramener à terme leur dette bien en-dessous des 90 % du PIB.

    Pour Evariste Lefeuvre, chef économiste chez Natixis, « la vraie leçon est qu’en économie, les seuils n’existent pas ». Si les économistes ne doivent pas servir, selon lui, de « boucs émissaires », il estime en revanche qu’on peut leur reprocher un biais souvent partisan ex ante, qui les conduit à « survendre les résultats et ne pas insister suffisamment sur la sensibilité des calculs et les marges d’erreur ».

    Anna Villechenon et Maxime Vaudano

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